Anne-Sophie Costenoble ,

photographe du mystère

 

Rien n’est insignifiant.  L’invisible se déchiffre en filigrane du visible. Au regard attentif, l’essentiel se révèle sous les apparences aussi séduisantes soient-elles.

 

Remonter en enfance : l’œuvre de toute une vie. Cette enfance qui nous berce et nous blesse, nous taraude et nous embaume. Anne-Sophie regarde, se souvient, suggère. Face à ses photos, me remonte en mémoire l’évocation d’Alain-Fournier qui réveille l’intimité rêveuse des premières années : Jamais, il n’y aura jamais de fin. Toujours nous parlerons ainsi tout bas bouche à bouche comme deux enfants qu’on a mis dormir ensemble dans une maison inconnue la veille d’un grand bonheur.

S’immerger dans l’herbe sous l’arbre, face à la cascade ; se laisser submerger par la nature et, simultanément, prendre l’écart qui permet de  graver en soi l’instant de grâce. Créer la distance nécessaire à la transmutation artistique.

Visages et paysages. Les corps aussi : La peau de femmes/ La peau qu’elles cachent/ Qu’elle est chaude ! chuchote Sutejo, le maître du haïku japonais. Ce n’est pas un hasard  si l’étude du corps, inhérente à la formation de kinésithérapeute, mène à l’écriture, à la photographie. Régine Detambel comme Anne-Sophie Costenoble nous en offrent la preuve éloquente.

 

Le travail exigeant de l’artiste est indispensable. Il ne sent pas la sueur pour autant ; rien que le plaisir sans ombre.  La réflexion ne leste pas, au contraire ! tendue vers la perfection, elle  garde le frémissement de l’éternel inachevé. La professeure de français que j’ai été se réjouit de constater combien Anne-Sophie, son élève,  a grandi !

 

Enigme ou mystère ? La question, je me la pose à propos de la poésie, de la photographie. Sur l’énigme, on s’acharne ; au mystère, on communie. Quel poète assurait que Chaque  personne gagne à être connue, elle y gagne en mystère ?

Nous nous tenons sur le seuil sans violer le secret ; nous vivons dans sa réverbération heureuse.

 

Colette Nys-Mazure, avril 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UN ALPHABET DE SECRETS

 

Sans doute convient-il de revenir à l'enfance, "aux sources vives de l'enfance" comme les nomme magnifiquement André Breton, pour retrouver semblable faculté d'observation.

 

L'enfant rêveur, l'enfant morose, l'enfant puni savent mieux que quiconque s'absorber dans le détail qui verra le temps glisser sur eux sans les distraire, tout entiers livrés à cette image obsédante qui les imprègnera durablement, qu'un parfum, une phrase, le souvenir persistant d'un songe au réveil viendront longtemps après restituer.

 

L'adulte, lorsqu'il est Anne-Sophie Costenoble, a su conserver intacte cette concentration qui voit le temps se suspendre à la faveur d’un détail, en un entretemps durable. Il y a dans ces photographies le bruissement d'une forêt à l'aurore, des draps froissés, la paume glissant au souvenir d'un corps aimé, les plis d'un rideau ou d'une aisselle ; il y a des chevelures, des algues, des plumes, des écailles, le tain fatigué d'un miroir comme des rides éternelles. Il y a la beauté des femmes, un sexe à peine masqué, une épaule offerte, des lèvres entrouvertes. Peut-être s'y trouve-t-il aussi le souvenir de gravures anciennes, la forêt de Brocéliande ou celle de Gustave Doré où un enfant égaré sème des petits cailloux blancs.

 

Chaque image d'Anne-Sophie Costenoble est un poème, une eau tiède où se laisser glisser, sans peur ni remous pour ne pas déranger ce qui affleure à sa surface; une photographie méditative qui a fait le pacte du silence, une photographie "primitive" - j'y mets les guillemets nécessaires -, chacune d'entre elles semblant contenir une part de l'ordre du monde puisque tous les éléments y sont contenus et les sens conviés.

 

Non tant une musique, mais quelques notes éparses, un froissement d'ailes, des photographies chuchotées comme l'on échange à la nuit venue des confidences à celle dont le visage se perd dans l'ombre; des photographies à voix basse, pour les yeux et pour l'oreille, tout un alphabet de secrets dont la photographe se gardera bien d'entr'ouvrir le lexique, moments furtifs et sublimés qui demeureraient invisibles si elle ne savait les contenir.

 

Tant de pudeur et de concision que tenter de poser quelques mots auprès de ces images serait comme les trahir et je m'y emploie pourtant.

 

En vain d'ailleurs puisque si belles et troublantes elles tairont le secret qui nous lie à présent à elles.

 

 

Xavier Canonne, directeur du Musée de la Photographie de Charleroi, mai 2016

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ANNE-SOPHIE COSTENOBLE,

PHOTOGRAPHE DU SILENCE

 

Germaine Krull dans son Etude de nu écri­vait : "Le vrai pho­to­graphe, c’est le témoin de tous les jours, c’est le repor­ter." Mais - et comme pour le jour­na­liste -  à condi­tion d’en sor­tir. Anne-Sophie Cos­te­noble le prouve. Forte de cet œil pre­mier, son tra­vail dépasse le simple but "illus­tra­tif" ou docu­men­taire. En cher­chant sou­vent des cadrages res­ser­rés, l’artiste crée un uni­vers poé­tique où le por­trait prend un rôle majeur.

Por­tant des charges affec­tives, sinon refou­lées, du moins rete­nues là où demeurent par­fois quelques frag­ments du réel, por­traits comme des "petits bouts de rien" (Beckett) - "pla­fon­nier" par exemple –, la pho­to­gra­phie devient la méta­phore du silence. Et ce, loin de tout effet, manié­risme ou lyrisme.

 

L’iso­le­ment ou la soli­tude est sug­géré autant par les visages que par les "pay­sages" — même s’ils se limitent à des péri­mètres réduits. Et même si le sujet des pho­to­gra­phies demeure hau­te­ment affec­tif puisqu’il y est ques­tion du sens de l’être, celui-là est dégagé de tout pathos. L’angoisse rôde. L’amour aussi. Mais les deux sous forme dis­crète. Les pho­to­gra­phies, nim­bées d’incertitudes scé­na­ri­sées sobre­ment, témoignent d’une vie à l’état d’énigme. Anne-Sophie Cos­te­noble prend grand soin de lais­ser au mys­tère son obs­cu­rité déli­bé­rée en un cer­tain "velours".

 

La fémi­nité et son secret res­tent pré­sentes à tra­vers des bribes d’histoires fan­tômes ou des iden­ti­tés révé­lées par jeu d’ombres ou d’apories. Avec par­fois une pointe de déri­sion, au sein même de la "dra­ma­ti­sa­tion" des pho­tos. Le corps comme les choses res­tent au bord du lan­gage plas­tique, au bord de son ravin, entre chien et loup.

 

La mélo­pée du silence suit son cours sur le pont sus­pendu des images et leur éten­due de soli­tude, d’ombre et de lumière. S’inscrit l’histoire du laby­rinthe de l’être au moment où quelque chose échappe aux marches de la nuit. Tout est de l’ordre d’une étrange ber­ceuse parmi les ombres appe­san­ties comme dans la lumière crue. Il suf­fit à la créa­trice de poser quelques "accords" sobres, élégants pour sou­li­gner le silence.

 

(lire l'entretien)

Jean-Paul Gavard-Perret, novembre 2015

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La toute première fois, c’est son visage qui m’a frappé. Son air mutin, ses cheveux clairs. Son sourire franc. Et sa prestance. Elle s’est avancée, s’est présentée. Anne-Sophie Costenoble. Costenoble. Un nom empli de force et d’assurance. En quelques mots, elle était parvenue à stopper les horloges, à immobiliser le monde extérieur. D’un mouvement vaste de la main, elle a désigné une photographie. Je m’appelle Anne-Sophie Costenoble et je suis photographe. En moins de dix mots et un geste, j’étais conquise. A cet instant précis, à cette seconde, je m’appelle Flora et je compte vous parler d’un coup de foudre artistique.

 

La toute première fois, c’est son talent qui m’a heurté. Son éclairage, ses angles de vues. Sa profondeur. Et sa prestance. Elle s’est avancée, a présenté ses œuvres. Anne-Sophie Costenoble. Costenoble. Un nom empli de force et d’assurance. En quelques tirages, elle était parvenue à ralentir mon rythme cardiaque, à immobiliser le sang dans mes veines. D’un mouvement subtil de l’appareil photo, elle a dessiné un univers. Je m’appelle Anne-Sophie Costenoble et je suis photographe. En moins de dix mots et une pression du doigt, j’étais conquise. A cet instant précis, à cette seconde, je m’appelle Flora. Et je suis sous le charme.

 

La toute première fois, c’est sa sensibilité qui m’a touché. Son regard, ses impressions. Sa tendresse. Et sa prestance. Elle s’est avancée, a présenté ses thèmes. Anne-Sophie Costenoble. Costenoble. Un nom empli de force et d’assurance. En quelques clichés, elle était parvenue à faire monter les larmes, à immobiliser les pensées au fond de moi. D’un mouvement fragile au coeur du cliché, elle a créé une bulle harmonieuse. Je m’appelle Anne-Sophie Costenoble et je suis photographe. En moins de dix mots et un tirage photo, j’étais conquise. A cet instant précis, à cette seconde, je m’appelle Flora. Et je suis bouleversée.

 

La toute première fois, c’est son univers qui m’a frôlé. Son passé, sa vision. Sa fragilité. Et sa prestance. Elle s’est avancée, a présenté son art. Anne-Sophie Costenoble. Costenoble. Un nom empli de force et d’assurance. En quelques photographies, elle était parvenue à changer ma propre vision, à immobiliser le rythme de ma vie. D’un mouvement furtif de l’objectif, elle a conçu un monde nouveau. Je m’appelle Anne-Sophie Costenoble et je suis photographe. En moins de dix mots et une image parfaite, j’étais conquise. A cet instant précis, à cette seconde, je m’appelle Flora. Et je suis différente.

 

Anne-Sophie Costenoble est kinésithérapeute. Passionnée d’histoire de l’art. Mère. Poète. Photographe. Elle découvre le monde à travers ses clichés, ses images en noir et blanc, profondes, subtiles. Et on le découvre volontiers avec elle. Elle est aussi membre du collectif Caravane, un projet qui associe plusieurs artistes. Lors de ses expositions, c’est sur un arrière-plan musical composé par Valérie Callewaert qu’on voyage entre ses univers. Point de lumière sur un chemin sombre. Pointe de ténèbres sur une toile blanche. Les nuances claires obscures de l’artiste font de ses photographies un véritable mystère où se perdre est recommandé.

 

Qui se cache derrière un flou artistique ? Derrière une paire de lunettes ? C’est en subtilité que l’artiste s’éclipse afin de laisser libre cours aux yeux qui parcourent ses œuvres. Et vous savez quoi ? A cet instant précis, à cette seconde, je m’appelle Flora. Et je suis fan.

 

Flora Dequenne, novembre 2014

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La photographe dit tirer le fil de son dernier travail d’un extrait du livre Cristallisation secrète, de l’écrivain japonaise Yoko Ogawa : "Mes souvenirs ne sont jamais détruits définitivement comme s’ils avaient été déracinés. Même s’ils ont l’air d’avoir disparu, il en reste des réminiscences quelque part. Comme des petites graines. Si la pluie vient à tomber dessus, elles germent à nouveau. Et en plus, même si les souvenirs ne sont plus là, il arrive que le cœur en garde quelque chose. Un tremblement."

 

A coup sûr c’est de ce même tremblement que vibrent les images d’Anne-Sophie Costenoble. La série "Le silence de l'oiseau" vient de l’émotion et elle y retourne, en suscite, en distille. Instants ordinaires et fragiles, bribes de récit sans mots (ou alors chuchotés), sans bruits (ou alors feutrés, lointains), rêveries dégagées d’une intimité, collier de petites choses qui égratignent le cœur et charrient une poésie singulière, en apparence hors du temps.

 

D’où vient cette impression d’une épaisseur littéraire dans ce projet ?... Madeleines proustiennes, souvenirs d’enfance, êtres chers à peine effleurés, objets porteurs de messages muets, alternant familiarité et étrangeté. Des visages, de la grâce. Pas de mots toutefois, justement, mais au contraire le frémissement d’une confession qui tient tout entière dans le feuilletage des images. Elles s’adressent à l’œil, mais parlent tout autant au toucher, à l’ouïe, à l’odorat… Elles en appellent aux saveurs plus qu’à notre savoir.

 

Après des études de kinésithérapie et d’histoire de l’art, Anne-Sophie Costenoble  a découvert la pratique photographique avec lenteur, en élargissant peu à peu son appréhension du monde. La fréquentation d’ateliers, des rencontres déterminantes (avec Françoise Huguier, Jean-François Spricigo, Nicolas Van Brande) ont amené son travail sur des voies inédites : membre du collectif Caravane et volontiers adepte d’une approche documentaire, on sent que la photographe a obéi ici à une petite voix plus personnelle, faite de sous-entendus, d’énigmes effleurées du bout des doigts, d’introspection, de sensualité.

 

Il lui arrive également de proposer des images sous forme d’installation : clichés réalisés par elle ou photographies anciennes, préservées mais mises à distance à la fois sous des globes de verre. Deux projets sonores de Valérie Callewaert (réalisatrice radio) complètent la proposition soutenant le propos général de l'exposition.   Une fable au son étouffé émanant d'un des sept globes de mariée, et dans une salle isolée, un film à partir d'images qu'elle a choisies dans la série "Le Silence de l'oiseau".  Evocation de l’empreinte du temps sur les images, méditation sur leur impact affectif - qu’elles soient mentales ou matérielles.

 

Les photographies d’Anne-Sophie Costenoble dévoilent alors encore mieux ce qu’elles sont, fondamentalement : des chambres d’écoute, en prise directe sur les frémissements du cœur, en connivence avec les bribes de lumière tapies dans les ténèbres – poussières de feu sur la glace nocturne de la mémoire.

 

 

Emmanuel d’Autreppe, février 2014

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A peine un murmure m’accompagne, il fait silence dans ces photographies.

Un silence comme après l’amour, après l’orage, un silence à perdre haleine tant il ne nous a jamais quittés.  Un silence immémorial qui ne revendique rien d’autre que son propre écho.

Nul besoin de commentaire, à contrario de l’art explicatif cher aux spéculateurs. Ici il s’agit d’évidence, un souffle comme le vent accompagne le paysage du promeneur.

 

J’ose à peine quelques mots, à vocation d’allonger d’un peu l’apnée nécessaire à recevoir pleinement ces visions,  telles qu’elles m’ont été révélées. Un moment suspendu au vertige de sa lucidité, entre inspiration et expiration, pareil au battement de l’obturateur qui consacre soudain ce qui a été vu et ce qui devient déjà.

L’œuvre naissante d’Anne-Sophie Costenoble est incarnée comme peu de vies auront été investies, avec la délicate intention d’accepter la Vie jusqu’à ses précipices, plutôt que l’aplanir aux champs de la morale pour prétendre la comprendre.

 

Ces photographies-là ont le discernement de la beauté des ombres, de la vie en mouvement. Indifférentes aux modes, elles nous seront fidèles quand viendra le cortège de nos mélodies d’absences. Certes elles causeront bien des soucis à ceux qui refuseront de s’y reconnaître, mais à chaque instant elles nous offrent le privilège rare de n’avoir jamais cessé d’aimer.

 

 

Jean-François Spricigo, janvier 2014

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Après des études de kinésithérapie, puis d’histoire de l’art, Anne-Sophie Costenoble découvre la photographie. Lentement, en la pratiquant, en voyageant, en fréquentant l’atelier Contraste à Bruxelles et en rencontrant des personnalités comme Françoise Huguier, Jean-François Spricigo et Nicolas Van Brande.

 

Sans être véritablement impliquée dans le reportage, Anne Sophie Costenoble est pourtant membre active du collectif Caravane qui soutient sa démarche. C’est que, dans ce groupe " ouvert ", chacun a sa personnalité et son regard.  Les préoccupations sont communes et une même envie de raconter le monde les anime.

 

Avec " Portrait de campagne ", Anne Sophie s’est intéressée à l’agriculture familiale, posant sur elle un regard personnel. Elle s’y est plongée, en immersion, chaque image en appelant une autre, toujours plus " humaine ".   La série "F" a suivi avec des photographies de proches, de femmes, qui témoignent de la générosité du rapport avec l’autre… Si ses images disent la vie, c’est dans une forme poétique et avec une forte intensité émotionnelle. Attentive à tout ce qui l’entoure et guidée par son intuition, elle se compose un monde, comme on le fait avec des notes sur une partition, avec des mots dans un livre. Mais en images. Cependant, remarque-t-elle, mes photographies m’apparaissent parfois comme des énigmes. Elles me troublent parce qu’elles évoquent un moment qui me semble avoir déjà été vécu. Comme si ce souvenir s’imposait à nouveau...

 

 

Georges Vercheval, avril 2013